30. Celui qu'on n'aime pas, celui qu'on aime trop
La discussion sans tabou d'un patient et d'un soignant
Publié par Caroline Bee et Patrick Papazian

Dr Madrigal
Délicate question, Madame Kronik, tant nous sommes supposés, en théorie, accorder à chaque patient.e la même attention et le même niveau de prise en soin. Mais aucun soignant ni aucun patient ne vit en théorie, et je dois confesser des disparités de lien, d’élan spontané vers l’autre quand je reçois un patient. Si neuf patients sur dix suscitent chez moi des sentiments les plus neutres possibles, le dixième restant se divise (désolé de découper ce pauvre patient) entre une partie pour qui je manque spontanément d’empathie, et une autre partie qui provoque chez moi un attachement excessif.
Commençons par les moins-aimés : ces personnes qui n’ont rien en commun avec moi et attisent mon exaspération, par des propos déplacés par exemple. J’ai en tête un homme de la cinquantaine qui a passé sa consultation à me livrer ses pensées misogynes. « Elles sont en permanence dans la duplicité, n’est-ce pas ? », « Ma femme a de la chance de m’avoir, qu’elle ne se plaigne pas » (il venait de m’indiquer qu’il la trompait allégrement) et j’en passe. J’ai dû prendre sur moi, psychologiquement mais aussi physiquement, car je l’ai examiné et faisais tout pour rester calme et doux. Allez faire un toucher rectal à un type qui vous sort par les yeux : c’est à la fois satisfaisant… et atrocement dérangeant. Quand je l’ai raccompagné, il m’a déclaré, la main sur la poignée de porte : « Vraiment content de ce rendez-vous, décidément le courant passe mieux entre hommes, Doc, pas vrai ? » Je n’ai rien dit, j’ai souri et lui ai souhaité une bonne journée, mais j’étais très satisfait, finalement, d’entendre dans cette phrase qu’il n’avait rien remarqué de mon absence d’empathie pour lui. Mission accomplie, en quelque sorte, j’étais resté professionnel, lui accordant la dose de soins et d’écoute qu’il était venu chercher.
Parfois, c’est beaucoup plus compliqué : je repense à ce patient qui ne présentait aucune maladie particulière sur le plan organique, mais « exigeait » des traitements médicamenteux, et pas des moindres (il voulait absolument une prescription d’hormones, de testostérone, persuadé qu’il était carencé, ce que son agressivité démentait tout autant que l’analyse de son prélèvement sanguin…). Le ton est monté car il a fini par me dire : « Vous ne comprenez rien, vous êtes buté » et j’ai décidé de mettre un terme à cette consultation qui durait depuis plus de quarante minutes et de le raccompagner (très poliment) vers la sortie. Autant vous dire que cet individu ne m’avait pas plu, mais je n’ai pas cédé à ses tentatives d’intimidation et, dans ce cas également, j’étais content de mon attitude. Mais parfois, on perd son calme. Et je dois confesser que je l’ai déjà perdu. Au moins une fois. Avec une femme d’une soixantaine d’années atrocement raciste. Elle est entrée dans mon bureau en me disant : « La Noire à l’accueil, elle est vraiment stupide. » Je l’ai gentiment recadrée en lui répondant : « Si vous parlez de Catherine notre secrétaire, elle est absolument charmante et compétente. » Sentant que je ne serais guère amical, elle a immédiatement montré les dents, devenant agressive à chaque question que je lui posais (« Qu’est-ce que ça peut vous faire, de savoir si j’ai déjà été opérée dans ma vie ? Vous me faites perdre mon temps », ou encore « Ça c’est la France d’aujourd’hui, on parle on parle mais aucune action, vous allez faire quoi pour mes douleurs ? ») et j’ai fini par arrêter la consultation, lui indiquant que je ne pouvais plus poursuivre dans ce climat et que je l’invitais à voir un confrère. Elle est sortie évidemment furieuse, criant que j’étais « en dessous de tout » afin que les autres personnes en salle d’attente entendent bien son courroux. Je me suis questionné après ce rendez-vous : avais-je manqué de professionnalisme ? Sûrement. Mais un soignant n’est pas un robot, et, si je devais refaire cette consultation, j’agirais de la même manière (et la congédierais peut-être plus tôt). Car un tel décalage émotionnel entre le patient et le soignant peut, à mon sens, nuire à la prise en soin. J’aurais été tellement « parasité » par des pensées négatives face à cette femme que l’omission ou la faute médicale était dans l’air, par un mécanisme inconscient, un acte manqué.
Oui, Madame Kronik, c’est heureusement rare, mais il y a les patient.e.s qu’on « aime moins » et pour qui il faut redoubler de vigilance et forcer l’empathie, pour assurer une prestation de soin correcte.
Et il y a celles et ceux qu’on aime trop, qui font écho à votre vécu, qui vous touchent et dont il faut tout autant se méfier. Et si je suis honnête, c’est un danger pour moi, car j’ai tendance à sortir du cadre de soin avec eux et « trop en faire », et c’est délétère, tant pour moi que pour eux.
Je me suis beaucoup investi pour un patient de la quarantaine qui me touchait pour de multiples raisons : un trajet de vie cabossé, une exquise politesse de sa part et des intérêts culturels communs, nos conversations étaient toujours pleines d’intérêt et d’émotion. Et j’ai dérapé : rien de scabreux, j’ai simplement commencé à bloquer des plages plus longues pour lui et, même, à lui apporter un café et un pain au chocolat quand il prenait le premier rendez-vous. Ne vous méprenez pas, Madame Kronik : aucun sentiment amoureux de ma part, ni projection paternelle ou que sais-je, simplement l’envie que ce patient se sente attendu, entendu et apprécié.
Bref, pente dangereuse. Car, de son côté, il a commencé à louper les rendez-vous. Sans prévenir. Et, finalement, je pense que son inconscient lui disait qu’il fallait rompre ce lien qui tournait en rond, qui ne débouchait plus sur grand-chose de thérapeutique, qui tournait à la conversation entre amis et n’était plus vraiment du soin. La dernière fois que j’ai échangé avec lui, il appelait précisément pour s’excuser de son absence, j’ai décroché avec son café et son pain au chocolat, l’attendant en vain. Nous avons décidé de faire un entretien par téléphone, puisqu’il n’était pas présent physiquement. Au cours de celui-ci, il m’a demandé si je pouvais lui recommander un psychologue « gratuit ». Je l’ai repris, sans doute trop sèchement, en lui expliquant qu’un psychologue n’était pas « gratuit », mais pris en charge, en insistant sur la valeur de l’acte. Et je crois que j’étais simplement en train de me plaindre auprès de lui, de lui reprocher, indirectement, de ne plus accorder de valeur à nos rendez-vous, de me laisser comme une vieille chaussette face à son café froid et son pain au chocolat ramolli. Il l’a mal pris, s’en est ouvert à moi, et je n’ai plus eu de nouvelles depuis cet épisode. L’exemple typique du cadre qui n’est plus posé, de la relation qui devient pseudo-amicale entre un soignant et un patient (pourquoi pas, mais nous aurions dû nous voir en dehors de l’hôpital, et j’aurais dû verbaliser le fait que je n’étais plus son médecin), et qui tourne en eau-de-boudin.
Ces patients « qu’on aime trop », et je ne parle pas de sentiment amoureux ou d’attirance physique (par chance, je n’ai jamais connu cette situation avec mes patients), ils vous hantent dans votre sommeil, ils occupent votre conversation avec votre conjoint qui vous demande à juste titre « de laisser à l’hôpital les histoires d’hôpital », et il faut redoubler de vigilance pour ne pas sortir du cadre, cette barrière qui vous protège autant qu’elle met la personne en face de vous à l’abri.
Raison et sentiment dans le soin, notre conversation prend décidément une drôle d’allure Madame Kronik !
