27. Travail(3)
La discussion sans tabou d'un patient et d'un soignant
Publié par Caroline Bee et Patrick Papazian

Monique Kronik
Vous avez mille fois raison, Doc, d’évoquer cette charge mentale que représente « se réaliser dans le travail », qui plus est quand on est malade chronique. Et vous avez encore plus raison de citer notre regrettée France Gall ! Comme vous, je suis consciente d’avoir vu le verre à moitié vide. Travailler, c’est aussi participer à la société, avoir des collègues, prendre part à un projet commun, avoir un but. Combien ai-je entendu de personnes, bien ou mal portantes, dire que c’était le travail qui les avait fait tenir dans les moments difficiles (attention tout de même au surinvestissement) ? Quand on a une maladie chronique, on perd souvent son estime de soi. Et de là, la confiance en soi. Je vais vous raconter ma petite expérience. Après ce « zéro réponse » de la femme que j’évoquais dans l’épisode précédent, j’ai traversé une phase très sombre. Je me sentais nulle, à côté de la plaque, car je suis persuadée qu’avec un peu de compréhension j’aurais pu m’accrocher. C’est alors que par un magnifique coup du sort, l’un de mes meilleurs amis me propose de relire sa thèse de musicologie, une somme de plus de 1000 pages, avec de l’ancien français, du latin, des notes de bas de pages, bref un manuscrit passionnant mais extrêmement complexe à traiter. Le genre que j’adore. Je précise ici que j’ai une double casquette professionnelle : je suis éditrice et correctrice d’une part, et pair-aidante en santé mentale de l’autre. Revenons à la thèse. Je m’y plonge avec délice et passion et me voilà traquant la moindre coquille, les petits oublis de mots, le guillemet suspect. J’ai travaillé main dans la main avec mon ami, qui s’est montré très satisfait de mon travail – et ce n’est pas un homme qui manie la langue de bois, ça non ! Vous ne pouvez pas savoir combien le fait de travailler m’a redonné confiance en moi et en mes capacités. Je ne le remercierai jamais assez. Du coup, j’ai recontacté un client pour lequel je travaille régulièrement sur des dossiers assez compliqués et à qui j’ai toujours donné satisfaction. Le fait de travailler éloigne aussi la maladie chronique des pensées. Lorsqu’on est stabilisé, on peut oublier pendant quelques heures sa pathologie, ses traitements, les rendez-vous médicaux à venir. Évidemment, je parle d’un métier du secteur tertiaire, et je sais bien que mon quotidien n’est pas celui d’un chauffeur routier, d’un magasinier, d’une caissière ou d’une femme de ménage, métiers qui exigent une forte implication physique. Mais il me semble qu’on peut tous partager cette notion de travail, inclusive et normalisante. Car croyez-moi, l’un des souhaits les plus chers de beaucoup de malades chroniques, c’est d’être considérés comme normaux et égaux, ce qui n’est pas gagné dans notre société validiste. En parlant de double casquette Doc, vous m’aviez dit être soignant et patient tout à la fois. Auriez-vous une de vos savoureuses anecdotes à partager ?
