29. Celui qu'on n'aime pas
La discussion sans tabou d'un patient et d'un soignant
Publié par Caroline Bee et Patrick Papazian

Monique Kronik
Cher doc, je voulais justement vous entretenir d’une épineuse question : comment faire avec un médecin qu’on n’aime pas, ou qui ne vous aime pas ? J’emploie le mot « aimer » dans le sens de « ça matche ou ça ne matche pas » et en ayant conscience des mécanismes transférentiels à l’œuvre dans cette relation.
Lorsque j’étais jeune, la pratique intensive du tennis m’a provoqué une hernie discale, qui a conduit à des sciatiques extrêmement douloureuses. Dans les années 90, on n’opérait pas aussi facilement qu’aujourd’hui et l’indication était de rester immobile – de nos jours, on conseille plutôt de rester actif. J’ai tout essayé pour faire partir les douleurs : médicaments à assommer un cheval, kinésithérapie, infiltrations… Rien n’y faisait, les sciatiques revenaient me tourmenter à intervalles réguliers. C’est ma patronne de l’époque qui m’a indiqué un ostéopathe, que nous appellerons Monsieur M. Il exerçait à domicile, dans un coin reculé du 19e arrondissement de Paris. Rendez-vous fut pris. Ma première impression a été désastreuse. Tout m’a déplu. L’appartement d’abord, kitsch à souhait, le bonhomme ensuite, affublé d’un survêtement bleu électrique, la mine renfermée, et sa femme qui buvait le café dans la cuisine et m’a à peine saluée. Renfrogné, monsieur M. m’a ordonné de m’allonger sur un matelas par terre, il s’est mis en place à son tour et a réalisé toutes sortes de manipulations, dont l’une a été de prendre appui avec son pied sur mon pubis pour me tirer les jambes ! Puis il m’a dit deux choses que je n’ai jamais oubliées : « vous aurez toute votre vie des problèmes de dos car vous avez une jambe plus courte que l’autre » (c’était l’objet de la fameuse manipulation) ; « faites attention à tout ce qui pénètre dans votre corps (alimentation, boisson) et dans votre esprit (paroles, films, livres…) ». Malgré mon aversion irrationnelle pour cet homme, je dois avouer plusieurs choses. Tout d’abord, son intervention m’a soulagée pendant plusieurs années du dos, même si les douleurs ont réapparu comme il me l’avait annoncé. Ensuite, son deuxième conseil, si je ne l’ai pas écouté sur l’instant à cause de ma jeunesse, propice aux expériences de toutes sortes, me sert énormément maintenant. Je fais attention à mon alimentation, je surveille ma consommation de café et de boissons alcoolisées. Pour ce qui est de mon esprit, je m’efforce de remplir ma tête de poèmes, de films, de livres, d’œuvres d’art qui sont belles et positives ou, même si elles sont plus sombres, m’apportent matière à réflexion. J’essaie d’être le plus juste possible dans les paroles que je prononce et j’évite les ragots et le tourbillon délétère des buzz sur Internet. Malgré mon premier ressenti, j’ai recommandé monsieur M. à beaucoup de gens autour de moi, et j’y pense encore régulièrement.
J’ai aussi eu, il y a quelques années, à faire avec une médecin traitante qui ne « m’aimait pas ». Là c’est une autre histoire, puisque c’est elle qui ne « m’aimait pas ». Je le sentais, à sa façon tendue de me dire bonjour, à sa répugnance face à mon corps gros quand elle m’examinait, à ses explications sèches et un brin agacées. Pourtant, j’ai continué quelques années avec elle, tout simplement parce qu’elle était efficace et professionnelle. J’avais confiance en elle en ce qui concernait ma santé physique. Cela me convenait comme ça. Alors doc, la question à mille euros : comment faire avec un médecin qu’on « n’aime pas » ? Vous est-il arrivé aussi à vous, d’avoir des patients avec lesquels vous n’étiez pas en phase ? Qu’avez-vous fait dans ce cas ?
