28. Expérience
La discussion sans tabou d'un patient et d'un soignant
Publié par Caroline Bee et Patrick Papazian

Dr Madrigal
Quand le soignant devient patient sans révéler son doux secret (« moi aussi j’en suis ! »), il vit des moments extrêmement instructifs, pour son métier, mais aussi son humanité.
J’ai vécu l’un d’eux ce jour et aimerais, Madame Kronik, vous le raconter. J’appellerai cet épisode « L’enfer est pavé de bonnes intentions », si vous le voulez bien.
En début d’après-midi, j’ai réalisé un champ visuel (un « Humphrey » pour reprendre le terme consacré pour cette machine blanche qui vous torture pendant de longues minutes), dans le cadre du suivi d’un glaucome. Pour ceux qui ne connaissent pas cet examen : son objectif est d’évaluer la capacité de chaque œil à voir autour de lui sans bouger, donc, si vous regardez un point devant vous, l’aptitude à détecter une mouche qui survient en haut à droite ou une voiture en bas à gauche, par exemple. Vous êtes assis, un œil masqué, l’autre fixant un point lumineux, et des petits spots de couleur blanche s’allument alternativement un peu partout, vous cliquez sur un bouton-poussoir quand vous en voyez un. Cela vous paraît amusant ? Si le début ressemble au déroulement d’un (ennuyeux) jeu vidéo, la suite n’a rien d’excitant et vous sortez de cet examen un peu fatigué, des halos lumineux devant les mirettes.
Je viens donc m’installer devant cet engin et la charmante orthoptiste qui supervise l’examen commence à m’expliquer, en mode débutant, la séance qui va commencer. Je me permets de lui indiquer avec un grand sourire et un ton complice que je dois en être à mon trentième champ visuel et que je connais bien le déroulement (je réalise du reste que j’ai dû passer le premier, sur une machine un peu plus archaïque, alors qu’elle n’était pas née… gloups). Elle me regarde, un peu étonnée, et poursuit ses explications. Exactement comme si je n’avais rien dit. Elle le fait avec beaucoup de sympathie, mais je ressens assez violemment cette négation (bien inconsciente de sa part) de mon savoir expérientiel. Elle aurait pu me dire, avec gentillesse « Parfait, dans ce cas, allons-y ! », en m’évitant le fonctionnement du bouton-poussoir, la description des réjouissances qui m’attendent, mais non : elle tient à réaffirmer son statut de soignante en me déroulant sa check-list, un peu comme une hôtesse qui donne les consignes de sécurité avant le décollage de l’avion ; la différence étant qu’elle le fait tout particulièrement pour les passagers n’ayant jamais pris l’avion, et qu’elle est tenue, par des obligations légales, à dérouler ses explications. Ce n’est pas le cas de l’orthoptiste, qui, instinctivement, refuse d’entendre que nous partageons le même niveau de connaissance (moi du côté explorateur, elle davantage géographe).
Soit. Je ne m’en formalise pas et clique nerveusement dès qu’un point lumineux me semble surgir de la gauche, de la droite, du milieu, du haut, je suis au taquet.
À la mi-temps, elle vient m’enlever le cache de l’œil gauche pour le mettre sur l’œil droit et me lâche, en souriant : « Faut pas s’endormir hein, c’est pas l’heure de la sieste ! »
Je panique : mon examen est donc catastrophique du côté droit, je n’ai pas assez cliqué, j’ai perdu une partie de mon champ visuel, mon glaucome s’est aggravé ? Je mets quelques secondes à rassembler mes esprits et finis par bredouiller « C’est si catastrophique que ça ? » Elle ne répond pas et… m’explique de nouveau le principe de l’examen dans le détail ! Et c’est dans un état de grande anxiété que j’aborde l’examen de l’œil gauche. Je transpire à grosses gouttes, qui viennent perturber mon aptitude à traquer les photons impressionnant ma rétine et devant déclencher, en mode quasiment pavlovien, un « clic » de ma main gauche. À la fin de l’examen, nous nous retrouvons dans le bureau, elle m’indique que j’aurai les résultats dans une semaine. Je ne peux m’empêcher de lui demander si les résultats se sont dégradés depuis le dernier examen. « Non, me répond-elle confiante, c’est très stable pour les deux yeux, aucune inquiétude ! » et elle me raccompagne vers la sortie.
J’avoue qu’en sortant du cabinet ophtalmologique, je me suis attablé à la terrasse d’un café et ai pris une bière en plein après-midi pour me détendre (et ne me parlez pas d’hygiène de vie à ce moment précis !).
Ma soignante était communicante, sympathique, rien à dire, elle n’a commis aucune faute, et j’insiste lourdement sur ce point : la suite n’est en aucun cas dénigrante pour cette personne qui fait très bien son travail. Je note juste qu’elle n’a pas souhaité tenir compte de mon savoir expérientiel, concentrée sur le fait de « bien faire son travail » donc d’expliquer, sans s’adapter à la personne en face. Et qu’elle a voulu faire une petite plaisanterie pour me détendre à mi-parcours, qui a eu exactement l’effet inverse. Un patient qui passe un examen est dans un état émotionnel bien particulier, qui ne le rend pas forcément réceptif à certaines formes d’humour, angoissé qu’il est par les résultats à venir. Résultats qui vont avoir un impact lourd sur la suite de son existence (dans mon cas : m’adapter à un nouveau handicap visuel, changer de traitement, réaliser d’autres examens plus invasifs ?). Et d’une réflexion gentille, sans arrière-pensée, j’ai fait une petite bombe, une sentence, définitive qui m’a miné pendant de longues minutes.
Tout est question de point de vue et, quand je remets ma blouse, je réalise que je communique sans penser suffisamment à la réception de mes messages, en fonction du contexte. J’en prends donc bonne note et remercie cette orthoptiste pour cet enseignement.
Parfois, ces erreurs (ou approximations) de communication relèvent d’un sentiment particulier pour le patient, négatif ou positif, et les mots, l’approche, la gestuelle trahissent le fait que vous avez peu d’empathie (ou trop) pour la personne en face de vous. Et le patient capte ces signaux et peut s’en émouvoir, voire s’en inquiéter. Madame Kronik, ces sentiments d’être mal-aimée ou trop aimée par son soignant, vous les avez déjà expérimentés ?
