13. Services (2)
La discussion sans tabou d'un patient et d'un soignant
Publié par Caroline Bee et Patrick Papazian

Monique Kronik
Je vais vous avouer quelque chose, Doc : ces services que l’on vous demande sans cesse et que vous mentionnez m’ont donné le rouge aux joues. Car moi aussi, je dois l’admettre, je m’en suis souvent remise, surtout dans ma jeunesse, à mes amis soignants. Le hasard (même si je ne crois pas au hasard) fait que j’en connais beaucoup, et de toutes spécialités. Ils m’ont énormément aidée tout au long de ma maladie. J’ai longtemps vécu ce qu’on appelle « l’errance médicale », à savoir changer de médecin comme bon me semblait, ne pas toujours suivre mon traitement ni renouveler mes ordonnances à temps, louper des rendez-vous, ne pas réaliser les examens demandés, etc. L’errance médicale concerne beaucoup de patients et les raisons en sont multiples, je ne suis pas là pour juger. Certaines personnes agissent par laxisme, mais je vois surtout dans cette errance une forme de découragement, une façon de dire « j’en ai marre de cette maladie chronique qui me pourrit la vie » ou « quelle guigne de devoir me taper la bobine de mon médecin toutes les semaines » ou encore « c’est épuisant, tous ces examens à faire ». Bref, pour en revenir à ma propre errance, je me suis reposée sur mes amis médecins, en leur demandant de multiples services : adressage à un spécialiste, ordonnances, voire consultations. J’ai arrêté le jour où j’ai quémandé en urgence une ordonnance pour un antidépresseur à une amie qui m’a dit, avec raison « non mais tu ne vas pas bien, je suis chirurgienne orthopédiste » ! Véridique. Là j’ai compris que j’abusais vraiment et que je devais un peu plus me responsabiliser vis-à-vis de ma santé. Mais parfois, un ami ou un membre de la famille soignant peut vous sauver la vie. J’ai une anecdote plus triste en tête. Il y a une dizaine d’années, quand ma maladie était au plus haut, je suis allée me mettre au vert, en Bretagne, chez ma sœur. J’étais KO, lessivée, couchée toute la journée. Je souffrais de façon indicible mais je ne voulais pas inquiéter ma chère sœur. Un soir, nous avons reçu de la famille, dont un médecin généraliste. J’ai entrevu une porte de sortie. Je lui ai demandé si je pouvais le voir à part pour un problème médical, ce qu’il a accepté. Je lui ai dit tout simplement « Je pense à me suicider, est-ce que tu peux m’aider ? » Très calmement, il m’a répondu qu’il allait m’aider. Le lendemain matin, il est venu me chercher, m’a emmené déjeuner chez un routier où il avait ses habitudes, puis m’a orientée vers un centre de crise suicidaire, où j’ai été prise en charge pendant 3 jours. Nous n’en avons jamais parlé à personne. Je crois que ce qui m’a sauvé, ce sont les mots. Ceux que j’ai prononcés, simples et honnêtes, et ceux qu’il a prononcés, tout aussi simples et honnêtes : « je vais t’aider et tu ne vas pas mourir ». Mylène Farmer a une très belle chanson, qui s’appelle « Les Mots », et qui parle de leur pouvoir, bénéfique comme mortifère. Pour les soignants, je pense que les mots sont essentiels. Savoir dire les mots, les bons mots, les mots qu’il faut, au bon moment, à leur juste place. Qu’en pensez-vous, Doc ?
