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24. Hygiène de vie

La discussion sans tabou d'un patient et d'un soignant

Patrick_Hygiène de vie24. Hyhiène de vie
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PatrickPapazian-docteurilfautquonparle

Dr Madrigal

« Hygiène de vie » : elle me fait sourire, cette expression ! Fille d’Asclépios, le dieu de la médecine, Hygie symbolise la prévention alors que sa sœur Panacée est la déesse guérisseuse liée au traitement médical, aux médicaments. Plus vous vénérerez Hygie par votre mode de vie, moins vous serez susceptible d’être visité par Panacée : prévenir vaut mieux que guérir. Hippocrate a du reste consacré trois livres à l’hygiène, dans lesquels il préconise les exercices corporels, les bains thérapeutiques et la modération dans les consommations (tempérance alimentaire, sobriété alcoolique). Bref, « Manger-bouger » n’a pas inventé grand-chose, et les principes de base sont les mêmes depuis des millénaires.

Nous savons à peu près toutes et tous ce que nous devrions faire pour conserver notre capital santé : éviter les aliments ultra-transformés, fuir la sédentarité, et, accessoirement, avoir des pensées positives. Mais comment concilier ces injonctions avec une maladie chronique ? Pas toujours simple. Je pense à une patiente qui souffre d’une polyarthrite rhumatoïde. Ses mains, déformées, souvent enflées et très douloureuses, l’empêchent de cuisiner, mais son rhumatologue lui parle beaucoup d’alimentation « anti-inflammatoire », de l’importance de manger sainement pour améliorer, aussi, l’évolution de sa maladie. Il a raison, mais cette pauvre femme se retrouve coincée entre ces conseils bienveillants et son incapacité à couper, préparer, malaxer, qui la conduit à recourir à des plats tout faits, les moins chers possibles pour des raisons économiques donc… des aliments ultra-transformés. Quant à l’exercice physique, elle fait de son mieux : la marche en extérieur est rendue difficile par ses atteintes aux membres inférieurs, elle a déjà fait plusieurs chutes. Elle a investi dans un appareil de marche elliptique mais se tenir avec ses mains aux barres latérales est quasiment impossible, elle en est la première désespérée. « C’est un cercle vicieux… et comme je n’ai pas le moral, en me disant que je ne fais pas les choses bien, que je suis une mauvaise patiente qui ne suit pas les conseils de ses soignants, je déprime… et quand je déprime, je grignote des cochonneries… ». Avoir « une mauvaise hygiène de vie », ce n’est pas toujours un choix quand on vit avec une maladie chronique. Et nous, soignants, devons l’entendre, composer avec, adapter nos conseils et, surtout, ne pas tomber dans l’injonction. Mais la frontière est ténue entre conseil et injonction, et de nombreux médecins « stars », auteurs de livres à succès ou plein de bonnes intentions sur les réseaux sociaux, s’engouffrent dans le « y’a qu’à » : tel aliment, « y’a qu’à l’éviter », tel exercice, « y’a qu’à le faire ». Je vais vous faire une confession (encore une !) : je ne supporte pas le « food bashing », cette facilité avec laquelle ces influenceurs vont vous décrire la composition d’un plat, ou d’un produit alimentaire, et vous dire « À éviter absolument ! ». C’est absurde, tous les diététiciens un peu sérieux vous le diront. Dans le cadre d’une alimentation diversifiée et à peu près équilibrée, tout peut être consommé… avec modération (merci la déesse Hygie et Hippocrate, revenons à nos basiques !) et écarter le Nutella ou la pizza surgelée d’un revers de la main, c’est facile, c’est pas cher, c’est à la portée du premier internaute venu et ça peut rapporter gros en termes d’audience et de « like ». Pareil pour l’exercice physique : l’un des influenceurs les plus en vue en France nous explique que « c’est tellement simple d’introduire l’activité physique dans son quotidien, pas d’excuse ! ». Et j’ai beaucoup ri en voyant des personnes lui répondre sur les réseaux : « Euh, si, mon excuse, c’est que j’ai un vrai travail, accaparant et fatigant, contrairement à toi ». Tellement vrai.
Faut-il pour autant sombrer dans les week-ends « pyjama/pain au chocolat/séries télévisées/inertie totale » ? En se trouvant des excuses (souvent légitimes) pour ne pas (se) bouger ? Non. Mais arrêtons les injonctions totalitaires d’hygiène de vie, et prenons en compte la vie, avant l’hygiène. La vie avec une maladie et son traitement (les deux pouvant faire prendre du poids, fatiguer, limiter les mouvements), la vie avec ses turpitudes indépendantes de la maladie, la vie qui, souvent, n’est pas hygiénique, mais sale, moche, déprimante parce que c’est lundi, parce que c’est jour de consultation à l’hôpital ou changement de traitement avec l’angoisse afférente. Faisons du sur-mesure plutôt que du prêt-à-porter : prenons le temps de la comprendre, la vie du patient, et adaptons les conseils, soyons créatifs, imaginons des manières de s’alimenter, de s’activer, différentes, adaptées aux maladies et handicaps. Beaucoup de soignants font cette démarche, fort heureusement, et ne tombent pas dans le « y’a qu’à, faut que vous » (parce que leur hygiène de vie, à eux soignants, on en parle ?...). Mais certains se replient derrière le « j’ai pas le temps » (d’adapter les conseils), « c’est au patient d’adapter les conseils » (mais une injonction n’a jamais été facile à modeler) ou encore « en donnant des conseils standards, j’ai fait mon travail » (en vérité : non, pas tout à fait, et c’est parfois contre-productif).

J’aimerais illustrer ce dernier aspect par un problème qui m’est hélas familier, à titre personnel : l’insomnie. Insomniaque, je le suis depuis des décennies, j’ai tout fait (« l’hygiène du sommeil » avec une chambre calme, sans écran, les pensées qui détendent, la méditation, pas d’alcool, pas d’excitants, j’ai suivi TOUTES les injonctions) pour un résultat plus que limité. Et je bous (intérieurement) quand je vois les vidéos de confrères m’expliquer que le sommeil répare les tissus, favorise un bon moral et la mémoire, soigne le système cardiovasculaire et j’en passe. Et QU’IL FAUT dormir. Sérieusement ? Une injonction sur le sommeil, la dimension la plus rebelle à toute forme d’ordre ? Donc, non seulement je ne dors pas bien, mais je culpabilise de ne pas « y arriver » et je m’inquiète pour ma santé en pensant à toutes les affreuses maladies qui vont survenir ou s’aggraver en raison de ma conduite insomniaque déplorable. Vous savez quels sont les seuls conseils qui m’ont vraiment aidé ? Un confrère neurologue qui m’a dit : « Tu as des réveils nocturnes ? Profites-en, veinard, lis, écris un livre, fais-toi des séries, tu as du temps de vie en plus ! ». Libération, c’est une libération que j’ai littéralement ressentie, et cet abord optimiste de mon problème m’a permis de cheminer ; je suis insomniaque, avec des hauts et des bas, je fais ce que je peux pour favoriser mon sommeil mais, surtout, mes insomnies, je les positive, j’en fais quelque chose, et j’y prends même un peu de plaisir. Je terminerai sur cette notion de plaisir : c’est le seul conseil que je me permets de donner, sans injonction mais avec beaucoup d’encouragements. C’est, selon moi, la clé de tout comportement durable : prenez du plaisir ! Dans la diversité alimentaire (quitte à faire, parfois, des excès ou consommer des aliments « mauvais pour la santé »), dans l’exercice (vous ne faites pas de sport ? Marchez plutôt vers un cinéma, un joli point de vue, votre amoureux ou, même, une boulangerie !).

Votre corps n’est pas un temple, c’est un parc d’attractions. Amusez-vous !

Malheureusement, il n’est pas possible de s’amuser en permanence, parfois il faut… travailler. Le travail, c’est la santé aussi, Madame Kronik, comme le fredonnent les nains d’un dessin animé ? Lançons-nous sur cette épineuse question, si vous le voulez bien.

docteurilfautquonparle par Caroline Bee et Patrick Papazian

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